• Les paysans du golfe du Lion en France, depuis le Gard jusqu'aux Pyrénées-Orientales, avaient réussi au début du XIXème siècle à transformer les plaines caillouteuses et sèches de la région en vignobles abondants qui approvisionnent bientôt tout le pays en vin de table. Quelques savants, Pasteur en tête, n'hésitant pas à en glorifier les bienfaits.

    Mais l'expansion du vignoble du midi, et par là-même la consommation nationale, furent stoppés net, en 1863, par une maladie inoculée par un petit puceron, le phylloxera, qui s'attaque aux pieds de vignes. Il fallut remplacer les ceps infectés par de nouveaux plans venus d'Algérie et reconquérir lentement le marché. Dure période !

    Au début du XXème siècle, la production repart mais la concurrence étrangère a eu le temps de s'installer. D'autant plus facilement qu'elle utilise le procédé du chimiste Chaptal consistant à ajouter du sucre dans le vin pour en élever le taux d'alcool. Cette chaptalisation des vins médiocres d'importation, autorisée par le gouvernement dès 1903, entraîne une surproduction et donc une baisse brutale des prix de vente. C'est la ruine pour beaucoup, la colère gronde.

    Les viticulteurs du Languedoc réclament alors l'abrogation de la loi de 1903 et une surtaxe sur le sucre mais Georges Clemenceau, Président du Conseil intraitable, refuse. Il envoie pourtant, en 1907, une commission d'enquête parlementaire qui sera accueillie froidement à Narbonne par un fort groupe de viticulteurs emmenés par Marcelin Albert, cafetier d'Argeliers. Cette initiative donne le signal de la révolte et Marcelin promène sa harangue de villes en villages devant des foules qui grossissent de jour en jour. De 150.000 à Béziers en Mai, les voilà 600.000 dans les rues de Montpellier en Juin. Si rien n'est fait avant le 10 Juin, tonne le "fou d'Argeliers", ce sera la grève de l'impôt et la démission des mairies !

    Clemenceau envoie dans l'Aude 27 régiments de fantassins et de cavaliers, choisis parmi ceux du Nord de la France, afin qu'ils ne fraternisent pas. Le 19 Juin 1907, devant la préfecture de Narbonne, les manisfestants excités bousculent les soldats qui tirent sur la foule. C'est le drame qui se reproduit encore le lendemain avec de nouveaux morts.

    Mais les 600 soldats du 17ème RI, originaires de la région ( ce que le gouvernement ignorait ), se mutinent à Agde et, crosse en l'air, rejoignent sous les acclamations des émeutiers la ville de Béziers. Ils seront mutés, pour leur peine, à Gafsa dans le fin fond de la Tunisie, pendant que les meneurs seront arrêtés. Pas Marcelin Albert qui avait pu s'enfuir mais qui veut continuer à plaider la cause des paysans languedociens. Il se rend de lui-même à Paris le 23 Juin et demande à voir le Président du Conseil. Ce qui lui sera accordé mais le pauvre provincial naïf se fait rouler dans la farine par Clemenceau qui le renvoie dans le Midi avec un billet en poche et un message à transmettre à ses congénères, lesquels n'apprécieront pas. Puis le Tigre tourne en dérision, dans la presse, "ce petit paysan idéaliste", porte-parole des "Gueux du Midi".

    C'en est fini du mouvement de révolte qui aura pourtant des résultats car le gouvernement établira une surtaxe sur le sucre et une réglementation plus sévère sur le négoce du vin. Le maire de Narbonne, opportuniste, peut ainsi créer la Confédération générale des Vignerons du Midi qui sera, dès lors et grâce à Marcelin, plus facilement écoutée.

    Même s'il est mort dans la pauvreté et l'oubli, l'âme de Marcelin Albert flotte encore aujourd'hui au-dessus de chaque manifestation viticole du Languedoc-Roussillon.


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    Malgré  le  ralliement  de  nombreux  bourgeois  français  à  la  nouvelle  église  « réformée »  créée  par  Luther  en  1519,  par  dissidence  de  l’église  romaine  catholique,  les  deux  religions  se  côtoient  en  France,  sans  problème  pendant  40  ans.  A  la  mort  du  roi  Henri  II,  blessé  dans  un  tournoi  en  1559,  c’est  sa  veuve  Catherine  de  Médicis  qui  devient  régente  car  leurs  3  fils  aînés  ont  tous  moins  de  15  ans.  Dès  lors,  les  rivalités  entre  catholiques  et  protestants  ( que  l’on  nomme  Huguenots )  vont  éclater  pour  gagner  l’influence  sur  cette  femme  dont  on  ne  soupçonnait  pas  encore  le  caractère  bien  trempé.

    Tout  commence  par  la  « conjuration  d’Amboise »  en  1560  au  cours  de  laquelle  le  prince  de  Condé  et  quelques  nobles  calvinistes  tentent  d’enlever  le  jeune  roi  François  II  âgé  alors  de  16  ans  et  soupçonné  d’être  sous  l’emprise  des  catholiques  durs  de  la  maison  des  Guise.  Le  complot  de  l’enlèvement  déjoué  tourne  au  massacre.  Le  royaume  en  vivra  d’autres  plus  sanglants,  malheureusement,  au  cours  de  ces  huit  guerres  de  religion,  jusqu’à  l’apothéose  de  la  Saint-Barthélemy  en  1572    des  milliers  de  protestants  seront  pourfendus,  au  sens  propre.

    Les  querelles  et  les  trêves  vont  se  succéder  jusqu’à  l’Edit  de  Nantes  en  1598.  En  Septembre  1568  par  exemple,  Catherine  de  Médicis  a  le  malheur  d’interdire  le  culte  réformé,  ce  qui  met  en  fureur  les  protestants.  Quelques  mois  plus  tard,  le  13  Mars  1569,  les  armées  catholiques  et  huguenotes  s’affrontent  à  Jarnac  ( entre  Cognac  et  Angoulême ).  Les  troupes  protestantes  de  Coligny,  moins  nombreuses,  sont  défaites  malgré  l’intervention  désespérée  de  Condé,  lequel  devra  rendre  également  son  épée.  Mais  un  capitaine  des  gardes  du  futur  Henri  III  lui  tire  une  balle  en  pleine  tête  à  bout  portant,  bien  que  le  prince  se  fut  rendu. 

    Cette  traîtrise  restera  dans  le  langage  populaire  comme  le  « coup  de  Jarnac ».  D’autres  historiens  penchent  plutôt  pour  une  filiation  avec  le  fameux  duel  qui  opposa,  douze  ans  plus  tôt,  François  de  Vivonne,  seigneur  de  la  Châtaigneraie,  redoutable  bretteur  et  homme  de  main  du  dauphin  Henri  II,  à  un  certain  Guy  Chabot,  baron  de  Jarnac  et  objet  de  moqueries  de  la  gent  féminine,  fruit  de  la  jalousie  entre  Diane  de  Poitiers,  maîtresse  de  Henri  II  et  la  Duchesse  d’Etampes,  maîtresse  de  François 1er. 

    En  prévision  du  duel,  duel  à  mort  s’il  vous  plait,  Chabot  avait  pris  des  cours,  en  toute  discrétion,  auprès  d’un  escrimeur  italien  des  plus  fameux.  Celui-ci  lui  enseigna  une  « botte  secrète »  pour  venir  à  bout  de  son  rival  sur  le  pré  de  Saint-Germain  en  Laye.  Grâce  à  cela,  La  Châtaigneraie,  qui  se  voyait  déjà  vainqueur,  ne  vit  pas  venir  ce  coup  de  revers  et  il  eut  le  haut  du  mollet  tranché,  ce  qui  en  fit  le  grand  perdant  de  par  le  « jugement  de  Dieu »,  d’autant  que  Chabot  lui  laissa  la  vie  en  même  temps  que  la  honte. 

    Ce  qui  était  donc  un  coup  habile  et  porté  par  surprise,  donc  un  fait  d’escrime  glorieux,  est  devenu,  par  distorsion  de  sens,  une  basse  manœuvre  de  félonie,  une  traîtrise,  un  coup  tordu.

    Les  duels  d’honneur,  au  sabre  ou  à  l’épée,  bien  qu’interdits  en  maintes  périodes,  continueront  jusqu’à  une  date  bien  avancée  de  notre  histoire.  On  se  souvient  du  duel  à  l’épée  qui  opposa  les  colonels  Henry  et  Picquart  au  moment  de  l’affaire  Dreyfus.  Le  dernier  ayant  opposé,  à  Neuilly  en  1967,  le  député-maire de  Marseille,  Gaston  Deferre,  à  un  autre  parlementaire,  Roger  Ribière,  que  le  premier  avait  traité  « d’abruti ». 

    Le  pauvre  Ribière  sera  vaincu  deux  fois,  par  le  verbe  et  par  l’épée.


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    A  moins  de  1.000  km  des  Etats-Unis  et  uniquement  séparée  de  la  Floride  par  Cuba,  Haïti  est  la  partie  occidentale  ( en  forme  de  pinces  de  crabe ),  la  plus  pauvre,  de  l’île  de  Saint-Domingue  qu’on  nomme  encore  Hispaniola  ( la  Petite  Espagne )  depuis  que  Christophe  Colomb  la  baptisa  ainsi  en  1492.  La  partie  orientale  étant  la  République  dominicaine.  Alors,  pourquoi  y  parle-t-on  le  Français  et  non  l’Anglais  ou  l’Espagnol ?

    Tout  simplement  parce  que  c'était  une  colonie  française !

    Les  premiers  indigènes,  quelques  milliers  d’Arawaks  et  de  Caraïbes  ( d’où  le  nom  de  l’archipel ),  avaient  nommé  leur  île  Ayiti,  la  terre  de  rocailles  ou  de  montagnes.  Ils  seront  décimés  au  XVI°  siècle  par  les  Espagnols  qui  exploitaient  les  gisements  d’or.  Le  minerai  jaune  se  faisant  rare,  les  colons  abandonnent  la  partie  Ouest  de  l’île  aux  flibustiers  anglais,  néerlandais  ou  français,  pour  rechercher  de  l’or  dans  la  partie  Est.  Les  pirates  et  boucaniers  français  se  concentrent  alors  sur  l’île  de  la  Tortue,  au  Nord,  qu’ils  utilisent  comme  base  arrière  pour  éliminer  petit  à  petit  leurs  rivaux  et  établir  sur  la  Grande  Terre  des  bases,  comme  la  première  capitale  Cap-Haïtien  fondée  en  1670,  qui  seront  l’origine  des  grandes  villes  actuelles.  Comme  la  France  de  Louis  XIV  est  plus  riche  et  politiquement  plus  puissante  que  l’Espagne,  elle  investit  massivement  dans  le  développement  de  plantations  et  l’importation  d’esclaves  pour  les  faire  fructifier.  La  production  sucrière  devint  alors  la  première  richesse  de  l’île,  avant  le  café.

    Lors  du  traité  de  Ryswick  en  1697,  l’Espagne  reconnaît  à  la  France  la  possession  du  tiers  de  l’île,  dans  sa  partie  occidentale,  qui  devient  de  fait  la  Colonie  française  de  Saint-Domingue  ( Le  Haïti  actuel ).  Dès  lors,  le  Français  s’installe  officiellement  malgré  le  Créole  que  parlent  tous  les  esclaves  noirs  puisqu’on  leur  interdisait  d’utiliser  leur  langage  africain  d’origine.

    En  1789,  à  la  veille  de  la  Révolution  française,  moins  de  50.000  blancs  exploitaient  700.000  esclaves  noirs  et  mulâtres  ( métis  de  noirs  et  blancs )  dans  de  grandes  exploitations  dont  la  production  traversait  l’Atlantique  vers  l’Europe.  La  révolte  des  noirs,  sous  la  conduite  de  chefs  comme  Toussaint-Louverture  ( le  premier  Général  noir  français ),  Dessalines  ou  Pétion,  fut  une  véritable  guerre  de  libération.  Ravagée  par  la  fièvre  jaune,  la  force  expéditionnaire  envoyée  par  Bonaparte  pour  y  faire  face,  dut  capituler  en  1803.  C’est  cette  guerre  perdue  qui  forcera  Napoléon  Bonaparte  à  confirmer  l’abolition  de  l’esclavage  et  à  abandonner  la  Grande  Louisiane  aux  Etats-Unis  pour  une  bouchée  de  pain.  «  A  quoi  me  sert  de  conserver  la  Louisiane  si  je  ne  peux  garder  Saint-Domingue ».

    En  Janvier  1804,  Dessalines  proclame  l’indépendance  de  la  première  république  noire  et  se  déclare  cependant  Empereur.  La  colonie  française  disparaît,  donnant  naissance  à  Haïti  mais  la  langue  française  reste  celle  des  affaires  ( elle  deviendra  langue  officielle,  aux  côtés  du  créole,  en  1918 ). 

    Politiquement,  on  connaît  la  suite,  l’occupation  musclée  des  Américains  de  1915  à  1934,  les  juntes  militaires,  la  dictature  des  Duvalier,  père  et  fils,  « Papa-Doc  et  Baby-Doc »,  les  Tontons  Macoutes,  la  presque  parenthèse  du  prêtre  Aristide  de  1990  à  2004,  le  retour  des  premiers  Marines  américains,  avant-garde  d’une  force  internationale  de  l’ONU  pour  ramener  l’ordre  à  Port-au-Prince.  Et  toujours  la  misère  inacceptable  de  la  population  qui  pourrait  passer  de  9  à  20  millions  dans  10  ans.  Un  tel  état  de  fait,  avec  un  chômage  à  60 %,  un  produit  intérieur  brut  par  habitant  de  470  dollars  US  quand  celui  des  Américains,  leurs  presque-voisins,  est  de  45.000  dollars  fera  craindre  bientôt  aux  Américains  qu’une  poudrière  s’installe  à  leur  porte.  Sans  doute,  la  formidable  armada  US,  qui  se  met  en  place  depuis  le  terrible  tremblement  de  terre  du  12  Janvier  2010,  pour  humanitaire  et  sécuritaire  qu’elle  soit  à  l’origine,  va-t-elle  s’orienter  vers  un  programme  de  reconstruction  et  de  stabilisation  sociale  afin  de  refermer  le  couvercle  de  cette  marmite.

    Dans  ces  conditions,  hypothétiques  j’en  conviens,  la  langue  française  parlée  en  Haïti,  risque  de  n’être  plus  qu’un  souvenir  dans  quelques  générations.  Tant  pis  pour  la  Francophonie  mais  tant  mieux  pour  les  Haïtiens  si  leur  niveau  de  vie  augmente.

     


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    Le  monde  est  ainsi  fait  que  ce  sont  les  hommes,  un  peu  partout,  qui  dirigent  les  Etats  et  décident,  seuls  souvent,  de  leur  devenir  et  du  quotidien  des  peuples.  Les  femmes  doivent  se  plier  aux  règles  édictées  par  la  gent  masculine  et  se  taire.  Jusqu’au  jour    elles  se  révoltent  contre  le  fait  établi  et  résistent,  définitivement.  C’est  grâce  à  elles,  j’en  suis  persuadé,  que  le  monde  évoluera  dans  le  bon  sens.  Une  femme,  même  Margareth  Thatcher  au  moment  du  conflit  des  Falklands,  ne  prend  pas  plaisir  à  faire  la  guerre.

    C’est  une  femme,  noire,  Rosa  Parks  en  1955,  qui  refusa  de  céder  sa  place  dans  un  bus  de  Montgomery  en  Alabama,  à  un  homme  blanc,  comme  le  voulait  la  coutume  ségrégationniste  de  l’époque.  Elle  militera  ensuite  avec  Martin  Luther  King.

    En  Birmanie,  Han  San  Su  Khi,  Prix  Nobel  de  la  Paix,  est  la  figure  de  proue  non  violente  de  l’opposition  à  la  junte  militaire  qui  tient  le  pays  par  la  terreur.  Seule  contre  tous,  elle  refuse  de  quitter  son  pays  comme  le  souhaite  la  junte  et  reste  leur  épine  dans  le  pied.  Elle  croupit  donc  en  prison  mais  tient  tête  à  ses  geôliers.

    C’est  une  autre  femme,  Emma  Snodgrass,  qui  fit  scandale  à  Boston,  le  29  Décembre  1852,  en  portant  des  pantalons  d’homme  en  public,  non  par  souci  d’élégance  mais  par  affirmation  de  sa  liberté  d’agir.  Pourtant,  sans  remonter  à  Jeanne  d’Arc  ou  au  Chevalier  d’Eon,  elle  n’était  pas  la  première  femme  dans  l’histoire  à  s’habiller  en  homme.  Georges  Sand  avait  bien  lancé  la  mode  de  la  cravate  et  du  prénom  masculin  pour  faire  ressortir,  en  contrepoint,  sa  féminité,  ce  qui  lui  assura  de  nombreux  succès.

    Aujourd’hui,  en  occident,  les  femmes  peuvent  s’habiller  comme  ….  j’allais  écrire  comme  elles  le  souhaitent,  mais  il  vaut  mieux  dire  comme  la  mode  le  leur  suggère.  De  toute  façon,  elles  ont  la  liberté  de  suivre  ou  non  cette  mode  vestimentaire  et  nul  macho  ne  pourra  empêcher  une  adolescente  de  revêtir  les  habits  noirs  et  les  chaînes  des  Gothiques  ou  les  strings  dépassant  du  pantalon  bas  de  hanches.  Il  ne  s’agit  pas  de  mode  mais  de  liberté  individuelle,  comme  fumer  le  cigare  ou  porter  la  mini-jupe  dans  les  années  60.

    Malheureusement,  ce  qui  est  vrai  en  occident  ne  l’est  plus  ailleurs,  c’est  à  dire  dans  la  majorité  des  nations  de  la  planète  où,  il  faut  bien  le  reconnaître,  les  femmes  sont  soumises.  La  force  physique  supérieure  de  l’homme  lui  permet,  depuis  la  nuit  des  temps,  d’imposer  à  sa  compagne  les  règles  de  la  vie  en  commun.  La  force  morale  et  l’éducation  des  filles  permettront,  cependant,  à  celles-ci  de  s’en  affranchir  puis  de  dominer  à  leur  tour,  j’en  suis  convaincu.

    Ce  sont  les  femmes,  elles-mêmes,  qui  se  libéreront  des  voiles  islamiques  prétendument  exigés  par  la  religion  musulmane.  Le  hijab  qui  ne  laisse  voir  que  le  visage,  le  niqab  les  yeux  ou  la  burqa,  véritable  prison  à  grille,  ne  seront  pas  supportées  vitam  et  aeternam  par  ces  dernières.

    Et  ce  que  femme  veut … se  réalise  un  jour  ou  l’autre !

    Bonne  année  2010,  mesdames !

     


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    Paul  Verlaine  aurait  pu  devenir  ce  grand  poète  universel  et  parnassien  qu’il  rêvait  d’être,  tout  à  son  admiration  de  son  maître,  Charles  Baudelaire,  si  le  diable  en  personne  n’était  venu  envahir  son  univers  tranquille  et  bouleverser  sa  vie  bien  mieux  que  l’absinthe  qu’il  affectionnait.  Le  diable,  c’est  Arthur  Rimbaud  bien  sûr.  Ce  gamin  de  17  ans,  bouillonnant  et  génial,  de  10  ans  son  cadet  mais  si  extravagant  dans  son  comportement  et  ses  délires  verbaux,  écrit  à  Verlaine  un  jour  de  Septembre  1871,  depuis  Charleville,  après  avoir  lu  ses  « Fêtes  galantes ».  Celui-ci  l’invite  alors  chez  lui  pour  discuter  poésie  mais  c’est  un  ouragan  de  folie  qui  débarque  dans  le  foyer    Mathilde,  la  toute  jeune  femme  de  Paul,  attend  son  futur  bébé,  Georges  qui  naîtra  en  Octobre.  Paul  est  subjugué  et  fasciné  par  ce  jeune  prodige. Relisant  avec  son  hôte  les  poèmes  qu’il  a  apportés,  il  est  ébloui  par  le  génie  poétique  du  jeune  homme  et  aussi  par  sa  beauté.

    Verlaine  tombe  aussitôt  amoureux  de  l’adolescent  et  l’entraîne  dans  les  cercles  artistiques  et  salons  littéraires  de  sa  connaissance  mais  aussi  dans  les  tripots    il  avait  l’habitude  de  s’encanailler.  Ce  qui  n’est  pas  pour  déplaire  à  Arthur,  ravi  de  quitter  sa  province  ennuyeuse  et  de  donner  libre  cours  à  son  penchant  de  révolté  et  de  provocateur.  Ensemble,  et  se  stimulant  mutuellement,  ils  entament  une  période  de  production  féconde  et  sans  tabou  qui  bouleverse  les  codes  de  la  littérature  poétique.  Toujours  vus  côte  à  côte  dans  les  salons  ou  au  théâtre,  les  deux  amants  sont  bientôt  l’objet  de  ragots.  Dans  les  années  1870,  l’amour  entre  hommes  n’est  pas  encore  toléré.  Nous  sommes  aussi  en  plein  épisode  de  la  Commune  à  Paris  que  Verlaine  soutient  en  restant  à  son  poste  de  fonctionnaire  à  l’Hôtel  de  Ville,  observant  la  formidable  répression  orchestrée  par  Adolphe  Thiers.

    Sujets  aux  railleries  permanentes,  menacés  de  représailles  post  Commune,  les  deux  poètes  s’enfuient  à  Londres  puis  à  Bruxelles.  Lassé  des  frasques  de  son  mari  qui  a  abandonné  femme  et  enfant,  Mathilde  Verlaine  demande  le  divorce  mais  Paul  croit  pouvoir  sauver  son  couple,  même  si  sa  passion  pour  Arthur  est  la  plus  forte.

    C’est  dans  cet  état  d’esprit  qu’il  quitte  Londres,  en  Juillet  1873,  après  une  énième  dispute  avec  Rimbaud  pour  un  motif  futile  et  qu’il  atterrit  dans  un  hôtel  de  la  gare  du  Nord  à  Bruxelles.  Seul  et  dégrisé,  il  écrit  pour  tenter  de  renouer  les  liens  avec  son  épouse  et  avec  son  ami.  Refusant  longtemps  de  le  suivre,  Arthur  accepte  enfin,  à  la  lecture  d’un  télégramme  déchirant,  de  retrouver  son  mentor  en  Belgique.  Mais  les  retrouvailles  se  passent  mal  car  Rimbaud  confirme  qu’il  veut  reprendre  sa  liberté  et  rentrer  à  Paris.

    Pour  donner  du  corps  à  sa  menace  de  mettre  fin  à  ses  jours  si  Arthur  ne  le  rejoignait  pas  depuis  Londres,  Paul  avait  acheté,  au  matin  du  10  Juillet  1873,  un  pistolet  et  quelques  cartouches  qu’il  tenait,  chargé,  dans  sa  poche.  Passablement  éméché  et  même  carrément  ivre,  du  fait  d’avoir  traîné  la  veille  et  toute  la  journée  dans  les  cafés,  Verlaine  tente  de  retenir  Rimbaud  qui  parait  décidé  à  rompre.  Pour  l’en  empêcher  physiquement,  Paul  se  met  en  travers  de  la  porte  de  la  chambre  d’hôtel  et  sort  le  fameux  pistolet.  Deux  coups  partent.  Le  premier  atteint  Rimbaud  au  poignet  gauche  et  le  second,  lâché  par  reflexe,  perce  le  plancher.  Subitement  paniqué  à  la  vue  du  sang  et  comprenant  enfin  ce  qu’il  venait  de  faire,  Verlaine  se  précipite  sur  Paul,  implorant  son  pardon  et  le  suppliant  de  le  tuer.  C’est  la  mère  de  Verlaine,  accourue  de  la  chambre  voisine,  qui  prendra  alors  les  choses  en  mains  avec  calme  et  entraînera  les  deux  garçons  à  l’Hôpital  Saint-Jean.  

    Le  soir  même,  le  lamentable  trio  rentre  à  l’hôtel,  rue  des  Brasseurs.  Rimbaud  est  plus  que  jamais  conforté  dans  son  intention  de  partir.  Tous  trois  reprennent  le  chemin  de  la  gare  du  Midi,  Paul  excité  et  Arthur  méfiant.  Avant  d’y  arriver,  Paul  se  dresse  une  dernière  fois  devant  son  ami  et  met  la  main  à  sa  poche.  Rimbaud  prend  peur  et  fuit  jusqu’à  rencontrer  un  agent  de  police  à  qui  il  narre  l’aventure.  Verlaine  est  arrêté,  interrogé  puis  incarcéré.  C’est  vraisemblablement  à  cause  de  son  homosexualité  avérée  qu’il  fera  de  la  prison,  plus  qu’en  raison  de  la  blessure  bénigne  infligée  à  son  ami.

    S’ensuivront  de  très  beaux  poèmes,  de  la  part  de  Verlaine,  écrits  en  prison  et  à  sa  sortie,  avant  qu’il  ne  sombre  à  nouveau  dans  la  débauche  et  la  misère.  De  son  côté,  l’élève  surdoué  qu’était  Rimbaud  va  changer  complètement  de  vie,  abandonner  l’écriture  et  chercher  dans  l’aventure,  l’exotisme  et  le  négoce  des  armes  la  clef  secrète  qui  permet,  comme  il  le  disait  dans  ses  premiers  poèmes,  de  «  s’évader  de  la  réalité ».

    Pas  étonnant  que  ces  deux  trublions,  aux  mœurs  et  aux  écrits  sulfureux,  soient  entrés  dans  la  légende.

    Sur  l’image,  Paul  Verlaine  est  en  bas  à  gauche  et  Arthur  Rimbaud  est  à  ses  côtés.

     


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